Mes yeux

Publié le par nane528

92137.jpgA 30 ans, comme beaucoup, un soir je me suis aperçue que mes yeux me trahissaient que je n'arrivais plus à lire les définitions des mots croisés que je chérissais. Je pris alors tout naturellement rendez-vous avec un ophtalmologiste. Et là le diagnostic tomba comme un couperet dans ma vie. On ne pouvait pas corriger cette fatigue oculaire, mes cornées se détruisaient avec le temps. Il fallait que j'attende patiemment une greffe pour espérer ralentir cette maladie qui désormais accompagnera ma vie.

Ce diagnostic m'avait assommée qu'est ce qui m'arrivait. Ce mot greffe résonnait dans ma tête, il fallait que j'attende la mort d'un être humain pour continuer à espérer. La mort me hantait je ne pouvais me résoudre à cette idée mais il fallait que je me fasse une raison.

Cette maladie devint ma pire ennemie. Tous les matins je l'insultais je déversais sur elle toute ma colère, toute ma rage. Je l'ai ignoré et j'ai continué, toujours travailler, ne pas se laisser aller. De jours en jours mes yeux me trahissaient et cette ennemie gagnait du terrain dans ma vie. Dans ma classe, mes élèves devenaient des silhouettes, des pantins qui gesticulaient, je ne voyais plus leur visage ni l'éclat de leur sourire. quand j'écrivais au tableau je ne pouvais plus me relire et je n'ai pas pu duper bien longtemps ces chérubins de cet handicap qui jour après jour m'affaiblissait.

Moi qui dévorais les livres je ne pouvais plus que les caressaient. Les phrases se superposaient et je ne comprenais plus ce que je lisais. Même la lumière devenait insupportable. Alors je me suis cachée derrière de lunettes noires, une casquette sur la tête pour protéger mes yeux de toutes agressions lumineuses. Jai du me résigner, en attendant cette greffe, à demander à mon administration un poste protégé. Ils n'ont rien trouvé de mieux que de me proposer un poste dans une bibliothèque, torture morale me mettre au milieu de ces livres que je ne pouvais plus ouvrir.

Pendant cinq ans, j'ai attendu ce greffon qui me permettrait pour un temps de ne plus dépendre des autres et de retrouver mon autonomie. A l'annonce de ma maladie, certains ont fui de peur sans doute de me servir de canne blanche. Mais ma famille et quelques amis sont restés pourtant je devenais pénible. Je n'admettais pas cette infirmité et inconsciemment je leur faisais payer. Ils recevaient mes coups sans jamais me répondre avec beaucoup de patience ils guidaient mes pas. Ils devenaient mes yeux sans jamais se plaindre de mes accès de colère.

Un jour de février 1999, le téléphone sonna : Je devais me rendre d'urgence à l'hôpital une cornée m'attendait, j'allais être greffée. En raccrochant le combiné, j'avais l'impression que mes oreilles elles aussi me trahissaient. Mais non une famille malgré toute leur souffrance avait accepté ce don qui me redonnerait le goût de vivre. Les jours qui ont suivi l'opération, ont été très pénibles car là je ne voyais même plus le bout de mes pieds et les murs de chez moi devenaient un obstacle. Je me terrais au fond d'un fauteuil, je n'osais plus me mouvoir. Cela a duré quelque mois, et un matin au petit déjeuné, comme un miracle, je pus lire sur une bouteille de lait le mot "Candia". Je ne  peux pas décrire ce que j'ai ressenti tellement c’était intense, enfin mes yeux s'éveillaient à la vie.

177658-11837479011-m.jpgChaque mois de février je repense à celui ou celle qui a perdu la vie mais qui m'a redonné la vue. Sa mort a été ma délivrance et désormais quand mes yeux regardent le soleil se levait chaque matin, c'est à lui ou à elle que je le dois.

Je sais que la maladie est toujours là. On la ralentit un peu de répit, pour combien de temps je ne sais pas. Maintenant ce n'est plus mon ennemie mais une amie qui me fait apprécier les beautés de la vie.
 

La maladie m'a construite et quelque part si elle n'avait pas croisé mon chemin, je ne serais pas ce que je suis. Elle a forgé ma sensibilité. c'est une faiblesse mais une force aussi car j'ai appris l'humilité. J'ai appris que dans la vie les priorités n'étaient pas dans le paraître mais dans l'être. C'est paradoxale mais quand mes yeux sont tombés malades j'ai appris à regarder, à observer, à écouter. Je suis sortie de ma petite vie égoïste pour essayer d'aller vers les autres une manière sans doute de garder le cap.

Je ne conçois actuellement pas ma vie sans mes yeux même si je sais pertinemment que l'on peut regarder autrement et continuer à vivre en étant amputé d'une partie de soi. Souvent je me suis entrainée à vivre dans le noir pour appréhender cette cécité qui un jour me guette. Mais aujourd'hui je suis boulimique de tout ce qui est visuel sans doute pour graver dans ma mémoire les beautés de la vie.

Je ne suis pas défaitiste, ni pessimiste je deviens philosophe. Je tiens simplement à remercier celui ou celle qui m'a donné ce répit que je veux mettre à profit pour faire au maximum ce que ma vue me permet.

Il parait que je vois la vie déformée mais finalement déformé ou non je vis. Certes quand dans la rue on me fait signe de loin, je rends poliment ce bonjour, sans savoir qui me salut mais cela ne me gène guère. Aujourd'hui grâce à la générosité je peux lire et je me nourris des mots, des images, des tableaux. Chaque visage je le grave dans ma mémoire pour ne pas oublier que j'ai eu la chance de le voir. Chaque lever de soleil est un miracle que j'inscris au fond de moi.

Sans doute qu'un jour mes mains et mes oreilles remplaceront mes yeux. Quand ce jour viendra, je ne sais pas si j'aurai la force de continuer. C'est pour ça que je veux profiter du présent.

Anne  2007

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Publié dans Mes Souvenirs

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G
Merci de ce témoignage touchant. Il démontre l'importance de vivre le temps présent et que tout ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort. Ne lâche pas, la vie est un beau cadeau !
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P
Profiter de chaque instant, de chaque regard, parce que demain est un autre jour, parce que demain tout peut arriver. Bien à toi. Pandora
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U
et bien je suis d'accord avec toi, vis tous les moments présents que tu peux. j'ai 20 ans et je suis dans le meme cas que toi, j'attends une greffe mais les gens ne se sentent pas concernés par ce problème donc l'attente est longue jusqu'au jour où il sera trop tard. moi je profite de chaque instant, je vis ma vie comme je le peux et comme je le veux, je ne me refuse rien. se faire plaisir et faire plaisir a ceux qu'on aime c'est le meilleur chemin du bonheur avec bien sur sa moitié a coté que je n'ai toujours pas. en tout le jour où la vue ne fait plus partie de mes sens, je quitte ce monde. je ne serai jamais pret pour vivre comme vis ma tante qui est aveugle.bisous
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M
Merci pour ce témoignage! Ma maman souffre de dégénéréscence maculaire et ne plus pouvoir lire, se déplacer avec diificulté, ne plus pouvoir conduire...combien de "petites morts"... si un jour cela m'arrive... ( on ne sait trop encore la part de la génétique), je crois que je n'aurai pas son courage!!
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B
Beau témoignage et surtout belle leçon de vie. Lorsque la maladie nous fait comprendre la nécessité du carpe diem...
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